Il y a une radio sur mon serveur. Deux voix synthétiques y parlent des morceaux qu’elles viennent de choisir, l’une en anglais, l’autre en français. Les gens qui la découvrent trouvent ça très 2026.
Ce n’est pas très 2026. J’écoute la même chose depuis quarante ans.
1978 — la puce qui a tout commencé
Le Speak & Spell de Texas Instruments était un jouet pour apprendre l’orthographe. Il contenait le TMC0280, rebaptisé TMS5100 : le premier circuit de synthèse vocale LPC autonome jamais fabriqué. Pas une carte, pas un ordinateur — une puce.
LPC veut dire linear predictive coding. Codage prédictif linéaire. Retenez le mot du milieu.
Le principe est une idée d’ingénieur magnifique : ne pas stocker le son. Stocker de quoi le prédire. La parole est découpée en trames, et chaque trame tient en douze nombres — une hauteur, une énergie, et dix coefficients qui décrivent la forme du conduit vocal. Douze nombres. Le reste est reconstruit.
C’était nécessaire : en 1978, la mémoire coûtait une fortune. La contrainte a produit la méthode.
1981 — l’ordinateur qui disait ce qu’on tapait
Le TI-99/4A avait un module de synthèse vocale à brancher sur le côté, avec le TMS5200 dedans — la même lignée, la même prédiction.
Et une instruction. On tapait quelque chose comme CALL SAY, et la machine parlait.
Il faut avoir vécu ce moment pour comprendre. On écrivait une ligne, et un objet posé sur la table produisait des mots. Pas un enregistrement : une reconstitution. La machine n’avait jamais entendu cette phrase. Elle la calculait.
Les années SAY
Sur Amiga, SAY est devenu une commande. Deux briques : une qui convertissait le texte anglais en phonèmes, une autre qui les prononçait. On réglait la hauteur, le débit, le genre. On faisait parler la machine en boucle jusqu’à ce qu’elle dise n’importe quoi.
Sur Mac, MacinTalk faisait la même promesse. En 1984, la machine s’est présentée elle-même sur scène — un ordinateur qui dit bonjour avant que son fabricant ne parle.
Aucune de ces voix n’était convaincante. C’est exactement pour ça qu’elles étaient belles. On entendait l’effort. On entendait la machine essayer, et rater de peu, et c’est dans ce ratage qu’il y avait quelqu’un.
Kraftwerk avait compris avant tout le monde
Là où l’industrie voulait cacher la machine, Kraftwerk en a fait le sujet.
Le vocodeur — un Sennheiser VSM201 chez eux — ne synthétise pas la parole : il impose à un son l’enveloppe d’une voix humaine. La machine ne parle pas, elle est parlée. C’est une idée philosophique déguisée en effet.
Puis ils sont allés chercher les mêmes puces que tout le monde. Sur Computer World, en 1981, la voix du titre vient d’un Language Translator de Texas Instruments. Sur It’s More Fun To Compute, de Speak & Spell modifiés. Le jouet de mon enfance, sur un disque.
Ils utilisaient aussi des Votrax, choisis pour une raison très concrète : on pouvait en changer les réglages au clavier, en temps réel. Un synthétiseur de phonèmes qu’on joue comme un instrument.
Florian Schneider s’occupait de la synthèse vocale sur l’album. Ce n’était pas un gadget confié à un technicien. C’était la moitié du groupe.
Ce qui n’a pas changé
Mes animateurs tournent sur des modèles de langage. Des milliards de paramètres au lieu de douze par trame. Une facture d’électricité au lieu d’une puce à quelques dollars.
Et ils font exactement la même chose : ils prédisent.
Le TMS5100 prédisait l’échantillon suivant à partir des précédents. Mes modèles prédisent le mot suivant à partir des précédents. Entre les deux, quarante-huit ans, des milliards de dollars, et rigoureusement aucun changement d’idée.
C’est ce que personne ne dit quand on parle d’IA comme d’une rupture. La rupture a eu lieu en 1978, dans un jouet orange, quand quelqu’un a compris qu’on pouvait ne pas stocker une voix et la fabriquer à la place.
Pourquoi la radio existe
Alors non, ma radio n’est pas une démonstration technique. C’est la version adulte d’un enfant qui tapait des lignes pour faire parler une machine, et qui recommençait parce que c’était miraculeux.
La seule différence, c’est que maintenant elles se répondent.
Le principe
On n’a jamais cherché à faire parler les machines. On a cherché à leur faire deviner ce qu’elles allaient dire. Ça a toujours été de la prédiction — et ça n’a jamais cessé d’être troublant.
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